Faire cadre autrement : récit d’un atelier en co-construction…
Il arrive que ce qu’on nomme à tort un simple « recadrage » devienne en réalité un basculement, une reprise en main, non pas verticale, mais collective. Un moment où l’on ne se met pas en posture de « faire tenir » un groupe – refusant une posture de contrôle – pour le faire exister autrement, en en partageant la responsabilité.
Trouvé sur FB chez Aurore Nerrinck
C’est ce qui s’est passé lors d’un atelier que j’anime régulièrement dans un cadre pénitentiaire, avec des participants pour certains assignés à y être présents par injonction implicite, parfois pour « montrer leur bonne volonté » en vue d’un aménagement ou autre, lors d’un passage devant un juge. L’atelier, pourtant, n’a de sens que s’il échappe à cette logique utilitaire.
Au départ, un constat de la part de quelques participants : une parole parfois mal répartie, des coupures fréquentes, des participants présents mais peu engagés, certains venus uniquement pour « faire acte de présence ». Et puis : plutôt que de multiplier les « rappels à l’ordre » ou de pointer individuellement les comportements, proposer un espace de réflexion commune. Reposer les fondations, interroger le sens, et offrir un moment de parole sur ce qu’on vit ici, ensemble.
Ce temps d’introduction a duré plus d’une heure. Une heure précieuse, intense et féconde. On a parlé de ce que chacun venait chercher, de ce qu’on attendait de cet atelier – et de ce que l’atelier attendait de nous. Certains ont parlé de stimulation intellectuelle, d’autres d’un espace de parole rare, d’un lieu où l’on peut s’exprimer librement, réfléchir ensemble, apprendre des autres. Le mot réhumanisation est apparu plusieurs fois : dans un quotidien contrôlé et balisé, ce moment partagé devenait, pour plusieurs, un lieu de lien. Et donc d’existence.
Ce n’était pas qu’un temps de parole. C’était un temps d’ajustement éthique : comment fait-on groupe ? Qui prend la parole, qui l’écoute, qui la coupe ? Comment apprend-on à ne pas prendre toute la place, ni à s’en effacer ? On a décidé ensemble des règles de fonctionnement, des lignes de respect, des modes de régulation – pas pour normer, mais pour pouvoir continuer à faire vivre un espace habitable et sécurisé pour chacun·e.
Il y a eu, bien sûr, des résistances. Certains auraient préféré un cadre plus scolaire, plus dirigé – ce peut être plus confortable. Mais on a pu nommer ces attentes, et proposer des compromis. Ce n’est pas parce qu’un cadre est souple qu’il est flou ; ce n’est pas parce qu’il est partagé qu’il est inefficace. Ce que je défends ici, c’est une pédagogie de la responsabilité, de la mise en lien, et de la subjectivation. Une pédagogie où l’on n’impose pas un contenu, mais où l’on construit ensemble une expérience. Ce que bell hooks appelait teaching to transgress, enseigner pour transgresser – les silences, les hiérarchies, les rapports de domination – et parvenir à un engagement volontaire. Un participant a dit : « Moi au début je venais juste pour avoir mon nom sur la feuille. Mais on m’a laissé ma chance. Et maintenant, j’aime vraiment venir. » Ce glissement-là, cette bascule d’une présence contrainte à une présence habitée, est sans doute le signe que quelque chose s’est ouvert.
Un autre point marquant, qui a émergé avec spontanéité et une forme d’humour tendre, c’est la conscience que le groupe était profondément hétérogène. Les participants eux-mêmes l’ont noté : origines, parcours, confessions, classes sociales, tranches d’âge… rien n’était homogène. Et pourtant – ou peut-être justement grâce à cela – quelque chose s’est créé. Il y a eu cette surprise joyeuse de constater que ces différences, loin d’être des obstacles (tout en veillant aux rapports de pouvoir informels), devenaient matière à échange, à curiosité, à respect, à enrichissement mutuel. Ce que certains auraient pu vivre comme des lignes de fracture à l’extérieur devenait ici des points d’ancrage pour le dialogue. Ils le disaient presque avec amusement : « Jamais, dehors, on ne se serait parlé. Et là, on passe des heures à réfléchir ensemble, et on forme un groupe. » Et dans cette remarque apparemment anodine, il y a tout l’enjeu du commun que cet atelier rend possible : pas un commun qui gomme les différences, mais un commun qui naît dans la relation, dans la reconnaissance des singularités et la volonté d’écoute.
Ce que produit un espace comme celui-là, c’est une expérience partagée de la parole et de la pensée, une coprésence active. Et cette coprésence fait naître autre chose que du contenu : elle fait émerger une forme d’éthique. Celle de l’attention à l’autre, du temps pris pour comprendre, de la capacité à se laisser déplacer par ce qu’on n’aurait jamais entendu ailleurs.
Faire cadre autrement, ce n’est pas abolir le cadre. C’est faire en sorte qu’il serve d’appui, et non de barrière. C’est parier sur l’intelligence des personnes, sur leur désir de dire, de penser, d’écouter, même lorsqu’on les a parfois trop souvent réduites au silence. C’est reconnaître que la parole partagée, quand elle est sincère, crée des formes de savoirs situés, incarnés, profondément transformateurs.
Ce n’est pas seulement un atelier, c’est un début de communauté de pensée et de lien.
P.S. : Ce récit peut donner l’impression d’une expérience fluide, presque évidente. Mais il est important de dire que ce n’est pas toujours le cas. Travailler ainsi, dans une logique de co-responsabilisation, demande du temps, de la patience, et parfois une bonne dose de tâtonnement. Ce n’est pas un modèle que l’on applique, ni une méthode reproductible clé en main. C’est un engagement qui se construit dans les aspérités, les résistances, les silences, les débordements. Avec de la confiance. Il arrive aussi que l’atelier soit traversé par des émotions fortes, parfois difficiles à accueillir dans le cadre imparti. Il arrive que les échanges soient tendus, que les positions se figent, que le lien vacille. Il arrive que l’on doute, que l’on réajuste. Et cela aussi fait partie du processus. Rien n’est jamais acquis, rien n’est jamais linéaire – mais c’est justement dans cette fragilité assumée que réside, peut-être, la possibilité d’une transformation réelle.
(Pensées pour Gerardo Brick Out)

