Le débat publique

Trouvé par hasard sur ce site, peut-être , faire un tri.. 🙂

S’engueuler sur des sujets politiques : quoi de plus français ? Bien entendu cela fait rarement avancer le schmilblick, mais le plaisir du pugilat oratoire est là. Malheureusement la tradition de la disputation s’est transformée ces dernières années par une division de plus en plus marquée des sociétés occidentales avec des portions de la population regardant d’autres fragments comme des ennemis à abattre et non comme des concitoyens. Et comme tout bon excès, ce phénomène est encore plus marqué aux USA. La notion de désaccord est progressivement rejetée, l’ère n’est pas à la nuance avec des slogans qui peuvent être ramené à « avec moi ou contre moi ». La polarisation des ancrages politiques, qui mène au ressentiment envers les « autres », trouve selon moi une des ses causes en la suppression des débats publics sains qui sont pourtant nécessaires tant pour faire vivre l’idéal démocratique que pour la cohésion sociale. Si la société dans son ensemble a besoin de ces échanges de qualité, ce n’est absolument pas l’intérêt des factions politiques (partis, syndicats, lobbies, associations…) qui ne recherchent que leurs gains égoïstes. Les médias n’y ont pas intérêt non plus : organiser et animer de vrais débats prend du temps et des efforts et risque de mécontenter une large partie de l’audience qui a perdu l’habitude de réfléchir et qui ne veut que la simple validation de ses croyances. Ainsi, les républicains regardent Fox News et les démocrates regardent CNN, les électeurs sont biens gardés et les opinions maîtrisées. La polarisation du spectre politique s’auto-alimente. On peut évidemment faire le même parallèle en France avec TF1/Le Figaro et France Inter/Libération.

Bien que la politique soit importante pour beaucoup, force est de constater la raréfaction des possibilités de vrais débats. Par vrais débats je n’entend pas les réunions de clowns télévisuels prêchant chacun à leurs tours, et encore quand ils sont bien éduqués, pour leurs chapelles respectives. Non, un vrai débat est une réunion de personnes échangeant sur un ou plusieurs sujets afin de confronter leurs opinions dans le but de chercher à convaincre les autres parties ainsi que les spectateurs. Attention le but doit bien être de convaincre (par une argumentation) et non de persuader (par des artifices). Enfin, le cœur d’un bon débat doit être l’ouverture d’esprit de tous, et notamment des participants, qui ne doivent pas hésiter à changer d’opinion en cours de débat si un argumentaire opposé se trouve être plus convainquant que le leur. Ce dernier point est le nœud du problème : l’ego. Il est plus naturel de chercher à valider ses croyances que d’avoir raison. Les concepts de vérité, de raisonnement et de logique s’oppose aux intérêts personnels, à l’égo et à la foi.

     Une raison tant de la polarisation politique des citoyens que de la difficulté à se remettre en cause est l’abandon chez beaucoup du but de la politique qui est sensé être l’intérêt général. J’ai l’impression qu’une part de plus en plus importante des « citoyens » est d’utiliser la politique pour servir leurs intérêts et non ceux de la société dans son ensemble. Outre les corrompus voulant plus ou moins taper dans la caisse, tout en invectivant les politicards faisant la même chose pour eux, la corruption de l’égo me semble se répandre davantage. Par corruption de l’égo j’entends ceux défendant des opinions politiques non pas en fonction de ces dites idées mais en fonction de la perception d’eux-mêmes qu’ils éprouvent lorsqu’ils défendent la dite idée. Ainsi je suis constamment sidéré par l’expression de « discrimination positive » dans la bouche de ceux se disant de gauche et opposés au racisme/sexisme… Je vais être clair non seulement les partisans de cette idée sont racistes ou sexiste selon l’espèce protégée en question mais se sont aussi des idiots, qui par ironie sont aussi souvent intelligent par ailleurs. La majorité de ceux prônant la discrimination positive mais n’en bénéficiant pas ne le font que pour une raison: l’idée est classée politiquement à gauche et ces personnes s’identifient à gauche. Elles sont donc pour. Oui sans chercher à réfléchir trente secondes sur l’idée, car l’idée ne compte pas, la seule chose d’importance est leur propre perception d’elles-mêmes. Les futilités telles que la raison, la logique, les valeurs et la réalité ne pèsent pas lourds face aux reflets du miroir. Et pour rajouter à l’ubuesque de la situation, ces personnes passent parfois des heures à faire des recherches, en écoutant des conférences sur youtube par exemple, afin de valider leur pseudo opinion (qui n’est dans le fond jamais la leur) mais curieusement jamais ces personnes ne souffrirait d’écouter un avis contraire. Ce qui est assez logique dans le fond, quand vous chercher à vous auto-persuader, une voix dissonante n’est pas une aide à l’ouverture d’esprit mais une nuisance sonore.

J’ai pris l’exemple de la discrimination positive car c’est le cas le plus ridicule. Rien que l’expression vaut son pesant d’or. «  Discrimination positive » comme si l’esclavage n’était pas positif pour le planteur de canne à sucre. Par nature une discrimination est toujours positive pour celui/celle qui en bénéficie et négative pour le bouc émissaire. L’oxymore n’a en soit aucun sens sinon de faire croire que juger un humain en fonction de sa naissance est positif, ce qui est curieusement aux antipodes des idéaux portés par ceux défendant cette même opinion. Franchement, à quelle point trouverait-on idiot et déplacé les expression « antisémitisme justifié », « racisme agréable », « homophobie constructive », « génocide sympatoche » ? Et pourtant, il est absolument certain que si un de ces slogans venait à être repris par un bord politique, une importante part de ceux s’identifiant de ce dit bord finirait par en défendre tant le phrasé que la conséquence. Tout est une question de marketing, de répétition et de temps. La perception du label suffit à faire accepter les pires escroqueries intellectuelles aux gens même intelligents par ailleurs. Mais comment les gens pourraient-ils se défendre face à une propagande s’ils ont délégué à d’autres le soin de réfléchir pour eux ?

Et pour parfaire le problème, le débat contradictoire sain qui permettrait à tous de confronter leurs idées et arguments est lui-même contesté de toutes parts. D’un côté nous avons les « fake news » et les mensonges éhontés. De l’autre nous avons la « cancel culture » et d’autres mensonges un peu mieux travaillés. Les deux rives ont un vrai problème de tolérance aux opinions contraires dans une époque qui semble haïr la diversité qu’elle prône.

     Alors comment débattre intelligemment dans le but d’améliorer notre société et de nous améliorer nous même ? Il y a quelques méthodes.

Premièrement, la base de toute chose est la réalité. La négation de la réalité pour le confort de ses croyances est la mort de la pensée. Ainsi les néo-féministes, qui ne sont pas féministes, les antiracistes, qui sont racistes, et les anti-islamophobes, qui sont les collabos du wahhabisme, préfèrent oublier Rotherham, Telford, Rochadale et Cologne. Car s’ils acceptaient simplement les faits, cela devrait les amener à réfléchir, voir, Dieu les en préserve, à nuancer leurs opinions. Et il n’y a pas de débat valable, quel qu’en soit sa nature, qui se fonde sur l’illusion ou le mensonge.

Il faut toujours commencer par penser, et dire le cas échéant, « je ne sais pas », « je ne suis pas sûr », « je pense mais sans conviction »… Il n’y a aucune honte à ne pas savoir et/ou ne pas avoir d’avis. Et c’est vraiment important d’avoir l’honnêteté et l’humilité de le reconnaître. Car une fois qu’on a donné une opinion, il nous est très difficile de revenir dessus : notre égo nous pousse naturellement à ne pas nous dédire. De la même manière, nous avons naturellement tendance à nous montrer solidaire des membres d’un groupe dont on estime faire parti en donnant tord à un tiers alors même que nous savons pertinemment que le tiers avait raison. C’est la raison pour laquelle les professionnels ont énormément de mal à critiquer leurs collègues lorsqu’ils commettent des fautes. Nous voyons les membres de nos groupes comme des représentations de nous mêmes face aux autres et nous ne voulons pas les critiquer car ce serait quelque part comme nous infirmer nous même. Il est donc VITAL en matière de réflexion de toujours partir du principe qu’on ne sait pas et qu’on a besoin de faire des recherches et/ou de réfléchir.

Un bon moyen de consolider ou nuancer nos opinions est de les critiquer en partant du principe qu’elles sont fausses. Il s’agit de se faire l’avocat du diable en défendant l’inverse de nos opinions, ce débat intérieur est utile tant pour vérifier la solidité de nos arguments et de nos démonstrations que pour comprendre ceux pensant différemment. Et se mettre dans la peau des autres est essentiel afin de pouvoir les comprendre, et les comprendre ne veut évidemment pas dire être d’accord avec eux ou même les respecter.

     Il y a aussi quelques points dont on doit se rappeler à l’occasion afin de limiter nos biais :

  • Ne pas chercher à gagner mais chercher à avoir raison : Le but des participants doit être de présenter tous les éléments nécessaires pour que les spectateurs puissent se forger un point de vue éclairé. Il faut donc échanger et non attaquer, insulter ou humilier. Tous les « ouin ouin », « ok boomer » et slogans visant à nier la légitimité d’une personne à s’exprimer sur un sujet sont donc à laisser au vestiaire.
  • Prendre son temps : on n’échange que lorsqu’on a quelque chose de valeur à échanger, ce qui nécessite de prendre le temps de la réflexion dans une société névrosé par instantanéité de l’émotion.
  • Évacuer son égo en se disant « je ne compte pas » tant dans l’analyse de la réalité ou la recherche de solutions aux problèmes afin de limiter nos préjugés et d’orienter nos opinions en fonctions de nos intérêts personnels. Cela permet également de se mettre à la place des autres.
  • Toujours vérifier qu’on n’applique pas de double standards : par exemple en exigeant un niveau de preuve différent selon que les choses arrangent nos opinions ou non, ou en considérant que la gravité d’un acte serait plus ou moins grave en fonction de qui le commet ou qui en est victime.
  • Faire attention aux techniques de manipulation : il y a de nombres techniques utiliser pour gagner des débats, de Schopenhauer à Ben Shapiro, et il faut rester vigilent à ne pas en être victime que ce soit en tant que participants qu’en tant que spectateurs.
  • Garder à l’esprit qu’il n’y a aucune honte à changer d’avis à tout moment, mais qu’il est en revanche pitoyable de s’entêter dans des opinions qu’on sait pertinemment erronées. C’est particulièrement difficile car on déteste toujours plus facilement celui qui a raison quand on a tord que l’inverse.

La qualité des citoyens formant la principale limite de la Démocratie, faire vivre un débat public de qualité est une nécessité vitale. Les citoyens doivent donc activement soutenir les débats biens menés, de façon dépassionné, dans le but de gérer la société le plus efficacement possible en cohérence avec les buts qu’elle se fixe. La recherche de l’Intérêt Général ne peut jamais se coupler à l’intérêt particulier, y compris à l’auto-perception égoïste. Lorsqu’on défend une idée pour le Bien de la Cité, il faut le faire pour la valeur intrinsèque de l’idée qu’on défend, pas pour l’habillage marketing que les groupes factieux lui ont attribué. L’application de ce principe n’aidera pas seulement à la bonne gestion de l’État et à la cohérence de notre modèle social mais cela nous améliorera aussi nous mêmes. Une vrai réflexion politique nécessite des recherches, de l’analyse et du contradictoire, ce qui nous en apprend beaucoup en termes de discipline, d’humilité et de tolérance. Et développer l’exercice de ces valeurs nous aiderait beaucoup à retrouver un peu de paix sociale et à endiguer certains extrémismes ne rêvant que de faire chuter notre République.

http://chineur.unblog.fr/2020/08/26/le-debat-publique/